Directement inspiré par le sheng, orgue à bouche chinois, qui fut introduit en Europe à la fin du XVIIIe siècle, l’harmonica a été créé quelques décennies plus tard en Allemagne.
C’est l’un des seuls instruments européens avec l’accordéon qui fonctionne sur le principe de l’anche libre. Exporté vers les États-Unis en 1865, son histoire se confond avec celle du blues, mais
il est aussi utilisé dans d’autres styles de musique comme le jazz ou le folk.

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François Picard professeur d'ethnomusicologie, responsable du DEA
Histoire de la musique et musicologie Université Paris IV Sorbonne.
Le sheng est un instrument musical très peu connu en Occident, bien qu'il soit l'ancêtre de tous les instruments musicaux dits "à anches
libres", tels que les harmonicas, harmoniums, concertinas et accordéons de tous genres!
En Occident on l’appelle souvent "orgue à bouche", mais cette définition n’est pas exacte. Il s’agit en fait d’un "instrument aérophone à anches libres". La différence réside
dans le fait que l'anche libre se met à vibrer et donc à produire un son lorsqu'une colonne d'air l'investit, alors que dans l'orgue ancien c'est la colonne d'air qui coupe le bord supérieur du
tuyau qui provoque la vibration.
Le sheng fut probablement inventé en Chine au cours du II millénaire avant notre ère, puisqu'il est déjà mentionné dans le Che-king (Livre des Odes ou de la
Poésie). On l’appelait alors yu ou shenghuang.
Le sheng chinois ancien était composé d’un réservoir fabriqué à partir d’une courge séchée et évidée, sur laquelle étaient fixés des tuyaux en bambou
disposés sur deux rangées parallèles. A l’époque, l’anche était faite en bambou. C’était une languette étroite et longue taillée directement dans une plaquette de bambou et amincie.
Des fouilles archéologiques ont permis de découvrir quelques sheng, dont un exemplaire à vingt-deux tuyaux dans la tombe de Ma Wang Tui et un autre
exemplaire à quatorze trous dans la tombe du marquis Yi de Zeng, qui y fut enterré en 433 avant notre ère.
Le réservoir du sheng chinois moderne est fabriqué en forme de théière munie d’un embout court. Le réservoir en bois est laqué et peut être cylindrique ou
carré. Il existe également des modèles ayant un réservoir en métal. Le musicien expire et inspire dans l’embout, le souffle est canalisé dans les tuyaux de bambou fixés verticalement et de façon
circulaire sur le réservoir. Chaque tuyau de bambou est muni dans sa partie inférieure d’une anche libre en métal qui se met à vibrer lorsque le musicien bouche le trou situé sur le côté du
tuyau.
L’anche libre est située au-dessus du trou; donc si celui-ci n’est pas bouché, l’air traverse ce trou. Au contraire, si le trou est bouché, l’air est obligé de
passer par l’anche et produit donc un son.
Depuis longtemps déjà, les anches sont fabriquées en métal (laiton) et alourdies avec de la cire afin d'en régler l’intonation. Elles ont besoin d’un traitement
particulier, car le souffle humain étant toujours chargé d’humidité, elles pourraient s’oxyder au contact de celle-ci et le musicien risquerait d’inhaler ces oxydes par aspiration. C’est pourquoi
lors de leur fabrication les anches sont enduites avec un produit vert obtenu par réaction d’eau de malachite avec du cuivre pour protéger l’anche de l’oxydation.
Dans l’imaginaire chinois, la forme du sheng rappelle les ailes du phénix. Pour cela, il faut que la longueur et la disposition des tuyaux respectent une certaine
proportion ... qui ne correspond pas à la longueur nécessaire pour produire un certain son ! Une échancrure dans la partie supérieure du tuyau dissocie la longueur réelle de la longueur
utile. Enfin, sur le dix-sept tuyaux présents sur les modèles plus courants, quatre ne sont pas sonores et ne servent qu’à équilibrer l’instrument.
Parmi les différents types de sheng chinois employés de nos jours, citons le petit sheng de Shanghai, le fangsheng à caisse carrée en bois
du Henan et du Shangdong et le sheng des temples bouddhiques du nord de la Chine. Ils sont employés dans la musique populaire aussi bien que dans certaines formes de musique
classique.
Ses variantes coréenne seanghwang (qui correspond au terme chinois ancien shenghuang) et japonaise (sho) ne sont utilisées que dans
certains ensembles de musique classique.
L’orgue à bouche dans sa forme ancienne (à deux rangées parallèles de tuyaux) survit encore, et même très bien, parmi les minorités ethniques chinoises et les
populations tribales installées dans les régions reculées du Viêt-nam, du Laos, de la Birmanie, de la Thaïlande, de Bornéo, jusqu’en Assam et au Bangladesh ! Il est est plus rustique que le
sheng chinois, car les musiciens le fabriquent avec les matériaux à leur disposition : bambou pour les tuyaux, bambou ou laiton pour les anches, bois, ivoire ou même courges séchées
pour le réservoir. Ces modèles sont souvent assez grands (le khen laotien peut être construit en 3 mesures, dont le plus grand peut comptrer des tuyaux longs de 3 mètres !). Ils participent
à la plupart des fêtes et restent donc très populaires chez ces peuples.*
Comme avec l’harmonica, on peut obtenir un son en aspirant aussi bien qu’en expirant.
Le jeu traditionnel se fait en accord, c’est-à-dire qu’on émet plusieurs notes à la fois, ce qui convient pour l’accompagnement d’un autre instrument soliste, tel
que le hautbois suona ou la flûte traversière dizi, ou encore la voix.
Le jeu soliste est possible, mais difficile et par conséquent peu pratiqué. Les doigtés sont particulièrement complexes et une grande maîtrise du souffle est
nécessaire. Toutefois, plusieurs effets sont possibles, comme le trémolo qui est produit par l’alternance rapide entre inspiration et expiration. Un effet de glissando est également possible
quand on débouche lentement un trou, mais seulement sur certaines notes aiguës.
Il existe quand même quelques grands spécialistes en Chine qui ont sû créer un répertoire soliste pour leur instrument.
En général, le sheng ne peut guère être remarqué, car il produit une espèce de fonds sonore et de plus, le visage du musicien reste caché par
l’instrument !
Le jeu du sheng tel qu’il était pratiqué sous les Tang survit probablement dans la musique d’ensemble du Togaku japonais, où le sho exécute encore
des séquences d’accords. Mais au fil du temps, la musique de cour des Tang a été ralentie maintes fois par les musiciens japonais jusqu’à ne plus être reconnaissable.
L’introduction de l’anche libre en Europe au XVIII siècle (peut-être par les Jésuites, car le révérend père Joseph Marie AMIOT, outre son " Cong-Fou des Bonzes
de Tao-Sse " publia également deux ouvrages intitulés " Mémoire de la Musique des Chinois tant anciens que modernes " en 1776 et " De la Musique moderne des Chinois ") y
a fait connaître le principe de l’anche libre, qui a été appliqué par la suite à toute une série d’instruments tels que orgues (dont seuls quelques tuyaux sont munis d’une anche libre),
harmoniums (très populaires en Inde pour accompagner le chant), accordéons, concertinas, harmonicas et mélodicas!
Un autre instrument très commun, mais ignoré, est l’accordeur pour guitare bien connu des débutants. Il est composé de six cylindres ayant chacun une anche libre.
L’aspirant guitariste souffle dans chaque cylindre pour obtenir les notes des six cordes selon l’accordage dit "classique".
Les premiers modèles d’harmonica et d’accordéons datent des années 1820 (le Viennois Cyril Demian déposa un brevet pour l’accordion le 6 mai 1829, bientôt rebaptisé accordéon).
L’harmonium fut brevetté en 1848 à Paris par A. F: Debain.